Un fantôme qui a peur de vivre

Les innocents de la lecture sont sauvés par le dieu du textuel. Se désorienter sur le chemin du discours, se perdre dans ses allégories, se divertir de ses spirales sémantiques, ouvre l’interprétation complémentaire ou accessoire, le plus souvent inattendue. Car la manifestation de la clé qui dénoue le nœud de l’intrigue n’est pas tout dans le domaine de la littérature et pas même dans celui du roman policier.

Si la fantasmagorie expose une énigme par défaut, elle ne cède pas nécessairement au développement d’un examen résolvant. Les personnages de l’au-delà exercent une fascination déterminée sur ceux qui les regardent de loin : plus ils sont fascinants, plus ils sont plausibles. D’où l’habileté avec laquelle les auteurs les recréent et la galère avec laquelle ils les démontent ensuite, quand la logique l’exige, lors de l’apogée narrative. Et il y a aussi l’écrivain qui les utilise comme leurres à d’autres fins.

Dans « Le dernier jour de la vie d’avant », de l’écrivain madrilène Andrés Barba, le fantôme en question a l’apparence d’un garçon de sept ans. Dès la première ligne, l’histoire semble s’ordonner d’après le secret qui la justifie, puisqu’il s’agit d’un spectre désorienté, incapable de promouvoir son propre mystère.

Le garçon apparaît un jour dans la maison qu’une jeune agente immobilière s’apprête à faire visiter à son acheteur potentiel. Elle lui demande de partir sans remarquer l’absurdité de la situation. Et c’est que la vie de cette femme, si fade, est encore plus irréelle. Sa mère l’a abandonnée bien des années auparavant, son père survit victime d’une inconsolation rance et sa compagne compromet une cohabitation plus utile qu’opiniâtre. Il exerce son métier avec professionnalisme mais sans ambition. Ces maisons vides, à l’intérieur desquelles il passe de longues heures à évoquer des images et des sensations, sont le ressort le plus palpable de son existence :

« Il se trompe peut-être, ça n’a pas trop d’importance. L’important est que, incapable qu’il est de toucher les gens dans sa vie réelle, il les touche dans ces stades intermédiaires ; dans les restes d’une odeur, sur les murs où un adversaire a laissé son regard, dans la salle de bain où l’adolescent a pleuré, dans l’ombre où s’est reposée une tête en dormant pendant des années.

Peu à peu, ses routines font place à l’image récurrente de l’enfant, qui finit par l’obséder. Il commence à ressentir le besoin de prolonger leur rencontre fantomatique. A mi-chemin entre réalité et fantasme, il parvient à se déployer et à reconnaître sa silhouette en se conduisant en boucle. La récurrence du phénomène nous révèle un personnage attiré par le spectral, ébloui par des arcanes qu’il pressent transcendant. Fascination et peur à la fois, comme manifestations d’un être qui, lucide et terrestre, revient toujours à son monde réel, aussi méprisable soit-il.

De quoi cette femme a-t-elle peur ? Parfois, la peur de la vie est plus terrifiante, l’auteur semble suggérer entre les lignes, sans quitter une seconde le parcours mental du courtier immobilier, entretenant toujours la tension à travers des images suggestives, à la manière des chefs-d’œuvre d’horreur psychologique tels que ‘ Une autre tournure » (Henry James).

Quant à la ligne qui traverse l’enfant fantôme, elle recoupe celle de la femme vers le milieu du roman, après un long échange. Livrées à d’innocents rites ludiques, enfant et femme, âme et sujet, leurs natures mutent :

« Il le comprend aussi à ce moment-là : l’enfant n’est pas un fantôme, c’est juste un enfant, une créature piégée et vivante, comme une guêpe dans une carafe en verre. Tout comme elle, il a la précarité de la chair vivante. Le découvrir maintenant avec cette certitude inaliénable lui donne la chair de poule, comme s’il s’agissait d’une découverte monstrueuse, comme si ce qu’on redoutait chez l’enfant, plus que la mort, c’était la vie ».

Un chapitre à part, le plus terrifiant peut-être, se conformera à l’énonciation des circonstances qui motivent le revenant, condamné à l’éternité à cause d’une culpabilité, d’un péché véniel et, surtout, fallacieux. Livrée à la galerie des lecteurs, lecteurs en attente, la description de cet ultime épisode se clôt sur un ajout des plus terrestres : la sensibilité des enfants – leur angoisse, leurs dégoûts, voire leur haine – dépasse celle des adultes en intensité.