Le Brésil

De la crise normative au déni – Jornal da USP

O La fin du 19e siècle et tout le 20e siècle ont été une période marquée par la méfiance des métarécits – des modèles métaphysiques dont l’interprétation de la réalité se fonderait sur des fondements ultimes, des explications transcendantes du début, de la cause et de la fin du monde immanent. C’était l’époque des philosophes du soupçon : Marx, Nietzsche et Freud. Ils sont le tournant où se manifestent les origines humaines – trop humaines – de ce qui se voulait un fondement cristallisé, immuable, absolu – en un mot : universel.

La philosophie du soupçon met à nu et déconstruit la solidité métaphysique. Il promeut une large thématisation des origines historiques des valeurs morales : le bien et le mal n’ont pas de substance qui leur donne une essence éternelle et immuable ; elles sont plutôt le résultat de l’exercice de la volonté de groupes et d’individus, dans la recherche de l’affirmation de leur perspective évaluative. La rationalité est aussi la cible du processus de déconstruction. Pour Nietzsche, par exemple, elle est présentée comme une force de l’espèce, dans la lutte pour l’affirmation de la volonté de puissance : dans notre développement historique nous avons utilisé la raison comme les bœufs utilisaient les cornes et les lions la proie. L’approche de Nietzsche ébranle ce qu’on entendait par vérité ; après tout, puisque le monde humain est une élaboration humaine, la vérité ne serait qu’interprétation, et le projet des philosophes d’atteindre le « point de vue de l’œil de Dieu », inconditionné et éternel, n’est qu’une perte de temps . Marx, en postulant que ce ne sont pas les idées qui font bouger le monde, mais la réalité des moyens de production des richesses dans chaque société, fait descendre de la tour d’ivoire une philosophie qui expliquait le monde et les hommes en prenant pour cause ce qui était effet, puisque le vocabulaire dont elle s’occupait était aussi le produit d’un certain rapport de forces. La philosophie, qui se veut maîtresse du savoir, apparaît comme servante du système économique qui l’a fait naître, et de la réalité sur laquelle elle entend se prononcer. Nous ne sommes plus « maîtres dans notre propre maison », disait à son tour Freud, en parlant du moi humain, du moi qui, sans s’en rendre compte, est mû par des forces qui habitent le fond de l’inconscient. Si, pour Nietzsche, derrière chaque mot il y a un autre mot, dans un jeu de masques sans fin ; si, pour Marx, la pensée et les idées sont aussi situées dans le temps que les corps, et déterminées par les conditions concrètes de la vie, Freud achève la tâche de décentrement des prétentions philosophiques, quand il prétend que nous sommes beaucoup plus complexes que nous ne le pensions, et beaucoup moins rationnel que nous ne l’imaginions.

L’abolition de l’universalisme métaphysique, fondé sur Nietzsche et ses compagnons du doute, nous a permis de réfléchir aux formes singulières assumées par l’oppression. La raison, avec une majuscule, apparaît comme un tyran : une invention de l’européen, elle est désormais considérée comme un outil de domination d’une raison sur les autres. Il y aurait autant de raisons que de cultures humaines, toutes, à la limite, détenant le droit non seulement d’exister, mais de dire comment le monde est et devrait être. L’universalisme de la raison matricielle occidentale est désormais considéré comme le masque d’un discours de domination. L’idée, chérie depuis les anciens Grecs, d’une compréhension de la totalité fondée sur des concepts universels, se brise contre la négation couchée d’un tel droit, postulée par le perspectivisme. Le discours ne dit plus ce que sont les choses, seulement ce qu’elles sont (et désire, nie, cache).

Cependant, l’abolition de l’universel a ouvert la possibilité à toute perspective particulariste d’affirmer sa force. Libérée du discours totalisateur, la pensée s’est trouvée aux prises avec des limites mouvantes de validité. La négation d’une rationalité universaliste, exaltée à gauche comme affirmation de la différence, était aussi prise à droite, ironiquement, comme justification de la pertinence de leurs positions. Pour une partie particulièrement articulée de ce spectre politique, défendre une raison universelle et monolithique et l’apanage des valeurs établies car déduites transcendantalement ne semblait plus nécessaire : il suffisait de recourir à l’apparent n’importe quoi éthique et épistémologique que certains les progressistes ont montré des signes de défense. En effet, si la méthode scientifique et les valeurs morales ne représentent rien en dehors du langage et du jeu de forces qui les instituent, pourquoi ce jeu ne se jouerait-il pas en essayant de persuader ses participants de la pertinence de tout agenda ? L’avancée de cette façon de penser est explicite dans l’occurrence de toutes sortes de démentis. Le déni scientifique, qui se traduit par exemple par des mouvements de terrassement (qui naissent à droite de l’échiquier politique) et anti-vaccination (qui naissent à gauche du même spectre, et se réfugient aujourd’hui, surtout, à droite). Le déni politique, qui remplace la force des arguments fondés sur des preuves par la force des arguments ad hominem et d’autorité. Négation pédagogique, qui veut faire prévaloir une discipline militaire, qui vient de l’extérieur, au lieu de favoriser une discipline intérieure, d’étude en milieu formatif. Le déni médical, comme le « traitement précoce » du covid-19 (une autre variante du déni scientifique). Autrement dit, faute de références normatives communes, tout particularisme entend s’affirmer ; parfois des variations de déni si violentes qu’elles ne semblent pas très différentes des slogans et des programmes du fascisme historique.

L’abolition de l’universel et la crise normative qui en a résulté, d’abord acclamée à gauche comme la libération de la « Raison totalisante », s’est avérée être le terreau fertile pour l’émergence, à droite, du réactionnaire haineux et rancunier, si fort dans notre temps, qu’il a forcé certaines expressions du champ progressiste à réévaluer la critique du discours scientifique qu’elles portaient – ​​il n’est plus étrange de trouver des relativistes, des post-structuralistes et des déconstructionnistes arrogants vantant la science et prenant des photos lors de la réception de leur vaccin doser. La question qui demeure est celle-ci : se pourrait-il que dans la tâche de dépasser les universalismes métaphysiques, qui cachaient des processus de domination, n’ayons-nous pas fini par remettre en cause le fondement normatif de la validité commune ?

C’est ce que comprend par exemple Habermas, un parmi tant d’autres pour qui l’idée de raison fait encore sens, et pour qui la déconstruction de Nietzsche a bien un rôle thérapeutique en démasquant le délire de toute-puissance du sujet logocentrique qui atteindrait la vérité absolue. Cependant, il comprend que cela ne représentera jamais le déni de la raison. Habermas comprend la raison liée aux processus linguistiques de compréhension, catalyseurs de la vérité comme quelque chose de validé discursivement dans une communauté de communication. En l’absence de références normatives absolues, les processus argumentatifs représentent la possibilité d’une validation historiquement située de références normatives communes.

Le contexte auquel nous sommes confrontés est problématique, mais il n’y a pas d’alternative civilisée en dehors du discours, le logo compris comme un mot raisonnable. En elle, l’argumentation publique a le potentiel d’établir des références normatives, pas absolues et toujours problématiques, mais qui peuvent, au moins en théorie, être acceptées par tous en raison de leur caractère raisonnable. Comme il n’est possible de recourir à aucun raisonnement en dehors du plan d’immanence, c’est à force de raison, Tandis que argument raisonnable, qu’il faudra trouver la réponse pour donner un relativisme aussi oppressant ou plus oppressant que l’universalisme métaphysique. Car préserver un espace non vandalisé pour le discours public est aussi une condition nécessaire à la préservation de notre fragile démocratie. Si l’argument disparaît, comme élément de construction de l’entendement, il ne reste que la force de la violence et l’effacement du politique.

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