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Le 16 juillet, il a été créé Odysséele très attendu blockbuster du grand Christopher Nolan, sous la bannière Universal Pictures, doté d’un budget estimé à 250 millions de dollars et entièrement tourné au format IMAX 70 mm au Maroc, en Grèce, en Italie, en Écosse, en Islande, au Sahara occidental et à Malte. En ajoutant un casting exceptionnel : Matt Damon dans le rôle d’Ulysse, Anne Hathaway dans le rôle de Penelope, en plus des remarquables Tom Holland (Télémachus) et Zendaya (Athéna), on pouvait prédire l’énorme facture du travail. Mais nous n’allons pas nous arrêter là : il existe des critiques beaucoup plus autorisés à évaluer le montage, la photographie ou la direction des acteurs, et ils le font déjà avec une solvabilité incontestable. Il ne nous invite pas non plus à revenir sur la relation problématique que le cinéma, en tant que genre, entretient avec les autres arts lorsqu’il les représente au sein de son univers propre ou, comme c’est le cas, lorsqu’il les remplace. Il serait insensé de demander au cinéma de renoncer à sa nature, chaque art traduit ce qu’il reçoit selon les possibilités et les limites de son langage. Même dans des cas exceptionnels comme le nom de la rose (Jean Jackes Arnaud, 1986), toute adaptation implique une récréation, et dans une certaine mesure une réinvention. Ce qu’on peut attendre du cinéma dans ces cas-là, ce n’est pas une copie exacte mais une fidélité à l’âme des choses dans leur propre registre. C’est avec cette conscience que je suis allé la voir. Ce n’est pas un hasard si Nolan a admis s’être inspirée de la traduction de 2017, de la classique Emily Wilson, la première femme à signer une version anglaise du Odyssée et ce n’est pas n’importe quelle traduction, la sienne a un attribut philologique inhabituel : elle égale l’original en nombre de vers : 12 110. Pour y parvenir, il ne reproduit pas l’hexamètre dactylique de l’épopée grecque, que l’anglais n’assimile pas naturellement, mais le transfère au pentamètre iambique : l’épine dorsale du drame en langue anglaise. Sa fidélité ne consiste donc pas à copier la métrique ancienne, mais à préserver la discipline formelle du poème. Mais il y a autre chose, le traducteur a choisi une diction sobre et contemporaine, volontairement éloignée du style archaïsant imposé par la tradition philologique du monde antique. Son rythme est oral, rapide, de rue et évite ainsi les euphémismes sémantiques avec lesquels se trahissent habituellement les œuvres classiques. Que c’était le Odyssée Le point de départ de Wilson a donné confiance aux plus sceptiques et à moi en particulier, un excès d’espoir.
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L’Occident a toujours craint ses origines mythiques et philosophiques. Surtout cette version dégradée du 21e siècle sur le plan culturel, politique et éthique. Mais surtout, il a cultivé une terreur secrète envers Homère. Notre examen va dans cette direction et peut être inefficace pour certains, et pour d’autres – espérons-le – plutôt inconfortable et discutable : comment lire et interpréter – si nous essayons même – une logique et une esthétique du monde, clairement étrangères, étranges et même opposées aux nôtres ? Pour la modernité globale « inattaquable », Homère, lui et son monde plein de dieux et de héros imparfaits, n’est plus reçu comme le démiurge de la civilisation occidentale mais repoussé comme le plus dangereux de ses outsiders. Celui dont les chansons sans patrie ni langue remettent néanmoins en question la morale dominante et le récit civilisationnel. Paradoxalement, consciemment ou inconsciemment, le public a vendu ses billets pour assister aux représentations de ce classique au format IMAX un an à l’avance. Que des millions de spectateurs, sans forcément avoir lu une chanson du Odyssées’exposer à la vengeance divine ou se laisser convaincre par le sens tragique de la vie d’Oreste ou de Télémaque, ou par l’amour vertueux de Pénélope, serait souhaitable. Et encore une fois : la question n’est pas de savoir si Nolan a fait un bon film inspiré du poème épique le plus célèbre de l’histoire, en l’exaltant ou en le dégradant. La vraie question est : quel est le sens de ce voyage et que faisons-nous de l’opportunité qu’il nous donne de nous confronter à une altérité si radicale qu’elle est encore capable de nous perturber. Pour répondre précisément, il faut d’abord résoudre ce qui nous permet et ce qui nous empêche de voir cette adaptation. Les premières critiques du film s’accordent sur un fait significatif : Nolan change complètement le substrat religieux du monde hellénique. Il ne s’agit pas d’un ajustement de ton ou d’une licence poétique mais plutôt d’une substitution délibérée de substance. On voit combien la présence des dieux s’atténue, comment l’ambiguïté se lève autour du malheur d’Ulysse, s’il s’agit d’un châtiment divin ou d’un simple hasard et, c’est ce qui est décisif, comment la moralité du héros se construit avec des matériaux qui ne sont pas grecs au sens le plus concret du terme. En d’autres termes, nous assistons à la conversion chrétienne d’Ulysse. Par ailleurs, l’accent mis par le film sur la conscience individuelle et la pénitence immédiate sont des valeurs constitutives du protestantisme, tout comme la formulation récurrente de la « Loi de Zeus » : un concept qui rappelle la Règle d’or de l’Évangile de Matthieu. Tout cela combiné avec l’arc décisif du personnage qui est décrit comme un « acte de foi », une analogie claire avec le baptême. Aucun de ces traits ne vient de la source que Nolan prétend suivre. La traduction de Wilson – dont nous n’avons pu voir que des fragments et des comparaisons puisqu’elle n’a pas encore été publiée en espagnol – n’a pas été distinguée pour christianiser Homère, peut-être au contraire, sa fidélité est avant tout thématique. Tout semble indiquer que la greffe chrétienne est la décision du réalisateur et, apparemment, son objectif principal.
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Soyons clairs : cet anéantissement théologique et cosmologique n’altère pas le poème, il le retourne contre lui-même et a donc plus l’aspect d’un politiquement correct que d’une limitation interprétative. D’où le mauvais goût laissé par un grand spectacle qui aurait pu être le pont pour revenir aux grands thèmes humains. Et il n’est pas nécessaire d’avoir autant de pitié pour Homer. Il serait naïf de penser que ce nouveau projet hollywoodien puisse nuire à un texte qui a déjà vaincu ses ennemis les plus implacables. Héraclite l’a condamné pour avoir menti sur les dieux. Parménide ôta l’hexamètre épique pour lui faire dire, dans la bouche d’une déesse, exactement le contraire de ce que chante l’épopée. Platon n’a eu d’autre choix que de l’expulser de la cité idéale et de corriger ses passages les plus terribles sur l’Hadès et les plus provocateurs sur les vertus. Et sans parler du Énéidece pamphlet avec lequel l’Empire romain a tenté, également sans succès, d’effacer l’âme hellénique. Homère a déjà gagné cette guerre il y a vingt-cinq siècles. Si nous le regrettons, c’est à cause de nous. Ce qui est en jeu n’est pas l’intégrité d’un poète, ni la force de son œuvre, ni la vitalité de l’âme ancienne, mais la nôtre, c’est-à-dire notre capacité ou notre incapacité à assimiler, même pour quelques heures, un monde extérieur et affranchi de notre grammaire morale. Lorsque la Loi de Zeus se réduit à la Règle d’Or, nous assistons à plus qu’une traduction artistique : nous acceptons une difficulté structurelle de notre époque pour représenter un cosmos gouverné par l’honneur, la colère, la folie sacrée, libre d’une mauvaise conscience qui limite du dehors. Il nous est difficile de voir l’autre, l’étrange, le contraire, car sans nous en rendre compte nous nous sommes laissés réduire à une identité totalisante qui nous tient captifs. Et en l’autorisant, nous cessons de voir notre monde tel qu’il est : une version appauvrie par rapport à celle que nous voulons annuler. Il est quand même ironique de voir l’Occident, non plus censurer les valeurs de l’Est, mais s’annuler. Il existe au moins quatre décisions de scénario qui illustrent le mieux ce mécanisme. La première omission est celle du passage de la Cour d’Alcinous, qui représente l’un des moments les plus denses du poème (du chant VI au XIII), car il marque la transition entre l’humain et le divin modérée par le témoignage du héros. Un Ulysse, d’ailleurs, sans l’amnésie, sans la culpabilité et sans les tourments que lui prête Nolan. Une deuxième omission est celle de l’audace d’Ulysse en attaquant Polyphème sous l’astuce verbale de se faire appeler « Personne ». C’est précisément cette caractéristique qui définit Ulysse par rapport à un Ménélas courageux, mais sans ruse. Troisièmement, est exclu ce que je considère comme le plus beau dialogue de tous les temps : celui qu’Ulysse entretient avec l’ombre d’Achille dans le royaume des morts, lorsque le plus célèbre guerrier de Troie rejette les honneurs et avoue son désir d’être vivant même s’il incarnait le dernier et le plus pauvre des Achéens. L’absence de ce désir terrestre laisse le film sans contrepoids nécessaire à un tel acte de foi. Enfin, l’exclusion de Laertes, et avec elle la scène du jardin où le père et le fils se reconnaissent, ce passage représente certainement pour les chercheurs le modèle de déguisement et de reconnaissance qui structure le poème. Mais si les omissions ne suffisent pas, la fin alternative de Nolan complète la trahison. Là où Homère envoie Athéna imposer la paix au règne d’Ulysse, Nolan nous offre un héros qui renonce au trône et s’exile, pénitent, admettant sa culpabilité : En incendiant Troie, il brûla toutes les villes du monde.
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La reverrais-je ? Je préfère les Ithaques des poètes Cavafys et Montejo. On accède au premier par un long chemin, sans éviter les Cyclopes, les Lestrygons, ni un Poséidon en colère, car ce sont nos compagnons de voyage. Et le second, se souvenir dans chaque pierre, dans chaque rue, de la carte de cette terre tant désirée, sans se laisser intimider, sans se mentir, sans craindre le naufrage. Est-ce que ça vaut le détour ? Oui. Que ce soit à cause de l’enthousiasme passager de la première, à cause d’une curiosité plus solide qui s’interroge sur ce qui a été perdu en cours de route, ou à cause du besoin de penser et de ressentir la vie depuis un endroit radicalement différent du nôtre, je parie qu’il y aura un spectateur, au moins un, qui quittera le cinéma directement ému par le poème. Et il cherchera, au-delà de l’écran de notre époque et des pages du vieil Homère, le véritable sens de sa vie, démontrant ainsi que nous sommes tous Ulysse.