Le Brésil

Notes sur un imaginaire industrialisé – Jornal da USP

Il est difficile d’écrire sur le livre d’Eugenio Bucci – La super-industrie imaginaire. Comment le capital a transformé le regard et s’est approprié tout ce qui est visible*. Il y a peu de raisons responsables de cet embarras. La portée du problème construit – les nouvelles formes d’expression de la valeur des biens qui sont réalisées à travers des signes et des images, médiatisées par les technologies de l’information et qui configurent la thèse centrale développée – et son examen effectué à travers de vastes domaines de la connaissance, de la philosophie, la psychanalyse, les sciences sociales, les théories du langage et de la communication, dont la littérature et les arts, sont des révélations de la complexité du travail. En ce sens, la portée du livre ne libère pas le lecteur inattentif, ni n’est condescendant envers ceux qui sont peu informés. Malgré cela, la lecture coule à flot, car l’auteur mobilise son expérience d’éditeur et de chroniqueur pour la grande presse, interviewant dans un style direct et dans des phrases précises. Théoriquement éclectique – ou, pour utiliser un terme moins ambigu, transdisciplinaire – la thèse défendue n’abandonne pas le fil conducteur de la réflexion, déformant sa pensée. En traitant des transformations radicales du capitalisme induites par internet, les réseaux sociaux et tout l’arsenal qui les accompagne, conçus au sein des entreprises mondiales, Bucci révèle comment cet appareil a colonisé les sens et les esprits.

Autrement dit, la reproduction atteint une telle profondeur qu’elle se matérialise, paradoxalement, dans son expression dématérialisée, volatile et intangible. C’est le domaine complet de l’abstraction, traité de manière prismatique par Marx, dans l’analyse de la marchandise fétiche, résultat du déplacement de l’objet par rapport au référent, assumant, par conséquent, un caractère de pure signification. Ce monde d’opacités est recouvert d’un tissu aliéné, qui a émergé dans les mailles du rapport capitaliste. « Depuis le milieu du XXe siècle, lorsque la télévision s’est généralisée, le capitalisme a relégué au second plan les biens corporels (les choses dotées d’une utilité instrumentale ou pratique). Ce qui prenait une place prépondérante, ou au premier plan, était une autre sorte de marchandise, qui n’a pas de corps physique tangible : les signes, qu’il s’agisse d’images ou de mots. Le capitalisme d’aujourd’hui est un faiseur d’enseignes et un marchand d’enseignes – les choses corporelles ne sont plus le centre de la valeur » (p.21).

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Publié: 21/09/2021

Dans ce contexte, la relation entre le caractère utile des biens, exprimé dans la valeur d’usage qui, dans le capitalisme, ne se passe pas sans échange et appréciation, est devenue un langage : « le capital a appris à fabriquer des discours : une marque, une marque, une appel qui transforme une marchandise ordinaire en une amulette enchantée » (p.21). Et dans un autre passage : « Regarder une image, c’est – rigoureusement – ​​travailler pour que cette image acquière du sens, c’est fabriquer du sens. Et c’est ainsi, en tant que travail, que le capital achète un regard social : construire le sens des signes, de l’image et des discours visuels qu’il entend mettre en circulation comme marchandise. C’est ainsi que sont fabriquées les valeurs des marques et des marques, ainsi que les réputations des politiciens, des entreprises et de tout le reste. C’est la Superindustrie de l’Imaginaire » (p.22-23). En d’autres termes, il s’agit d’un phénomène total, compte tenu de la révolution qui s’est opérée dans la vie des gens, modifiant radicalement la sociabilité dans les sociétés contemporaines, malgré ses effets différentiels, dus aux inégalités existantes.

Cet imaginaire fabriqué dans le sillage des industries de l’information high-tech, elles-mêmes dématérialisées, au point de stocker leurs « stocks » dans un « nuage », emmêle les sujets de telle manière que le social s’évanouit dans la pseudo-neutralité des médias, une fois qu’il l’est, il a rompu le lien entre la dimension corporelle des individus et la consommation d’images-signes, qui sont devenues des extensions du corps lui-même. L’œil est l’organe privilégié dans la jouissance des objets, au détriment des facultés plus intellectuelles. L’« imaginaire est tissé du langage. Seulement du langage » (p.27). En d’autres termes, le social subsiste dans le tissu des interactions langagières, acquérant une nouvelle épaisseur, puisque ce sont les messages qui se déplacent dans l’espace et se rapportent les uns aux autres. Bref, c’est la fantasmagorie des signes à profusion, « activés pour donner un sens psychique au fantasme du sujet » (p.27). Il y a un certain rapprochement de l’analyse avec les théories dites post-modernes, bien que la thèse annoncée n’adhère pas aux postures déconstructivistes, car elle cherche à élucider la dynamique de ce capitalisme sans matériel tangible.

L’ouvrage, dans son ensemble, s’organise autour de cinq axes centraux, abordés dans chacune de ses parties : les transformations de l’espace public et « l’émergence d’un téléespace public » à l’échelle mondiale ; les profonds changements dans l’espace et le temps ; le déplacement de la parole à travers l’image électronique et son impact sur la toile de communication ; le changement de statut des sujets de plus en plus fragmentés, sous l’impact de la super-industrie imaginaire ; la redéfinition dans les formes de production de la valeur actuelle des biens, qui a commencé à ajouter la valeur du regard, « pour conformer la valeur de la jouissance » (p.30). Selon ces termes, la réflexion peut être comprise à la fois comme une théorie de la dynamique actuelle du capitalisme, une sorte d’ultramodernité, et comme une diffamation sur les nouveaux visages pris par la domination. Dans cette étape, la dimension politique de l’analyse interfère avec le parcours réflexif, comme le diagnostic de l’enchevêtrement des subjectivités dans les intrigues de ce capital incorporel, englouti par la séduction d’images apparemment anodines, un jugement qui clôt les phrases finales de le livre.

Peut-être, parmi les dimensions les plus fondamentales de la réflexion, figure le dépassement de la théorie bien établie de l’industrie culturelle d’inspiration francfortoise, à travers la radicalisation de ses effets. La soi-disant super-industrie de l’imaginaire était enracinée dans la constitution même des subjectivités, laissant dans l’ombre tout espoir de conciliation qui restait encore une possibilité de refuge dans l’esprit d’un auteur pessimiste comme Theodor Adorno. Pour cette raison, l’interprétation procède dans un registre doublement critique : du caractère partiel de la réalisation de la modernité ; des conséquences dérivées de ce projet inachevé, qui a entraîné l’enchevêtrement des sujets dans le tissu du capitalisme. Ce n’est pas par hasard que l’auteur utilise l’image corporelle de Descartes pour construire la métaphore du moderne, dont on imagine qu’il aurait été enterré sans sa tête et dont la récupération ultérieure est considérée comme inauthentique : « la modernité est une philosophie sectionnée et décapitée, une raison sans corps » (p.292). Il n’est donc pas surprenant que la cession de l’esprit et du corps ait réduit la portée du cogito et laissé les sujets sans abri. Ces passages entourent les thèses élaborées par la théorie critique sur l’indépendance des moyens par rapport aux fins, c’est-à-dire du domaine de la raison instrumentale, aboutissant à la promesse ratée du moderne.

Par conséquent, on peut voir l’ampleur et la profondeur de la réflexion dans ce livre, qui devrait être une référence indubitable pour comprendre notre monde. Certes, l’œuvre reproduit un malaise, que ce soit par rapport à la société contemporaine ; ou par rapport à la thèse du dépassement du monde de la parole par la jouissance fortuite d’images à profusion. Ainsi, la réflexion peut être interprétée dans le registre de l’auto-analyse et de la méditation sur un héritage culturel et politique formateur et introjecté, au moment où il « se désagrège en l’air ». Le mot en tant que symbole de l’humain est aussi un moyen de communication, de compréhension et de coexistence avec le divers. De ce point de vue, le livre reste un calomnie en faveur de la reconstruction d’une politique démocratique et civilisée.

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Bucci, Eugène. La super-industrie imaginaire. Comment le capital a transformé le regard en travail et s’est approprié tout ce qui est visible. Belo Horizonte / São Paulo, Autêntica, 2021, 446 pages.

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