Nous vivons à une époque de profonds contrastes. L’humanité n’a jamais eu un accès aussi immédiat à l’information, et pourtant jamais auparavant nous n’avons ressenti une telle perplexité collective. Nous assistons quotidiennement à des décisions qui défient la logique la plus élémentaire, à des interactions où l’empathie brille par son absence et à des comportements sociaux qui oscillent entre l’irrationnel et l’autodestructeur (comme le suicide de jeunes). Dans ce contexte, une question inconfortable refait surface : pourquoi le bon sens disparaît-il ?
Loin d’être une simple impression nostalgique, le sentiment d’érosion de ce « savoir partagé » répond à de profondes transformations structurelles. Le sens commun, défini par le philosophe Henri Bergson comme « la faculté de s’orienter dans la vie pratique », s’est désintégré de multiples manières.
Qu’est-ce que le bon sens réellement ?
Pour comprendre sa crise, il faut d’abord comprendre sa nature. Le bon sens n’est ni une vérité universelle ni une connaissance scientifique. C’est un ensemble de connaissances, de règles, de normes et d’informations dont nous sommes détenteurs et reproducteurs.
Avec l’arrivée des Lumières, le concept acquiert une dimension sociale. Le bon sens est devenu le ciment de la cohésion sociale, cet ensemble d’accords tacites qui nous permettent de faire la queue sans explications, de céder notre place à une femme enceinte ou de savoir qu’il ne faut pas toucher à une surface brûlante.
Cependant, comme le prévient le dicton populaire popularisé par Voltaire, « le bon sens est le moins commun des sens ». Et aujourd’hui, cette rareté est devenue une absence flagrante.
En d’autres termes, le bon sens, c’est savoir qu’il est dangereux de mettre le feu à la main, qu’on ne peut pas laisser les enfants de deux ans seuls, qu’il faut fixer des limites aux enfants et qu’ils doivent apprendre à gérer leurs sentiments de frustration comme une éducation à la vie, qu’un téléphone portable entre les mains des enfants génère une dépendance comme l’héroïne. Mais cela a été perdu pour plusieurs raisons.
Le bon sens n’est pas un don divin, mais une construction sociale qui s’apprend et se transmet. Ainsi, pour comprendre leur crise, il faut observer où et comment cet apprentissage a eu lieu. Et l’on découvre là un double phénomène : d’une part, l’affaiblissement et la disparition des institutions qui l’enseignaient (la famille et l’école) et leur remplacement par des écrans ; de l’autre, l’émergence de conditions de vie, telles que la pauvreté et la marginalité, qui font du « bon sens » traditionnel un luxe inapplicable ou un outil de survie inutile.
Pauvreté et marginalité : quand le bon sens est un luxe de classe.
La première erreur lorsqu’on analyse la disparition du sens commun est de le traiter comme une variable indépendante des conditions matérielles d’existence. Le bon sens dont nous parlons – celui qui dicte « d’épargner pour l’avenir », de « planifier sur le long terme » ou de « suivre les règles établies » – est, dans une large mesure, le bon sens des vestiges d’une classe moyenne stable.
Dans des contextes de pauvreté structurelle et de marginalité, la vie est régie par une logique différente : celle de la survie et de l’immédiateté. Lorsque l’avenir est incertain et le présent hostile, la planification à long terme peut sembler un exercice absurde. L’urgence du quotidien annule la capacité de se projeter, et les règles du « monde formel » (payer ses impôts, respecter les horaires, fréquenter les institutions) sont perçues comme des barrières imposées par un système qui, justement, marginalise ces populations.
La marginalité n’appauvrit pas seulement économiquement, mais érode également les aspects sociaux et culturels. Dans un environnement où la parole de l’autorité (l’État, la police, le juge) a été historiquement source d’ambivalence plutôt que de protection, quel sens y a-t-il à faire confiance à cette autorité ? Il en résulte non pas une absence de bon sens, mais la création d’un « bon sens parallèle » : celui de la rue, celui de la survie, celui de la fouille, qui heurte souvent de plein fouet le bon sens institutionnel. La disparition du bon sens partagé est, en ce sens, le reflet d’une société fracturée en plusieurs réalités qui ne se reconnaissent plus.
La perte de la famille en tant qu’institution qui reproduit des valeurs
Pendant des siècles, la famille a été le premier atelier de l’humanité. C’est en leur sein que se transmettaient, souvent inconsciemment, les règles fondamentales de la coexistence : saluer, respecter son tour, demander la permission, s’excuser, prendre soin des plus faibles. Plus que des discours, la famille transmettait des habitudes. Le « bon sens » était intériorisé en regardant les parents faire les choses, dans la répétition des routines et dans les corrections quotidiennes.
Aujourd’hui, cette institution est en crise. Il ne s’agit pas ici d’une défense nostalgique d’un modèle familial unique (qui n’a jamais existé), mais plutôt d’une confirmation d’un fait sociologique : la famille n’est plus un espace stable de transmission. C’est devenu un non-espace. Les causes sont multiples :
– Précarité de l’emploi : les pères et les mères qui travaillent de longues heures ou qui ont plusieurs emplois ont moins de temps et d’énergie pour être parent et pour la lente transmission des valeurs.
– La dissolution des réseaux de soutien : La famille élargie (grands-parents, oncles) qui collaborait auparavant à l’éducation et aux soins, est devenue fragmentée géographiquement et émotionnellement.
– Remplacement par les écrans : Dans de nombreux foyers, la télévision ou les tablettes sont devenues les « baby-sitters » et donc les principaux transmetteurs du « bon sens » numérique qui n’a pas grand-chose à voir avec la coexistence physique.
Lorsque la famille ne joue plus son rôle de premier filtre social, les enfants grandissent sans un niveau minimum de normes intériorisées, et cette tâche incombe à d’autres institutions également en crise.
La perte de l’école comme espace de socialisation normative
Traditionnellement, l’école était l’institution qui poursuivait et complétait le travail de la famille. Si la famille enseignait les premières habitudes, l’école enseignait la coexistence avec l’autre non choisi. C’est l’endroit où l’on a appris à respecter un horaire, à accepter une autorité impartiale (le professeur), à se relayer et à comprendre qu’il y a des règles et des conséquences qui s’appliquent également à tout le monde. L’école a produit des citoyens.
Aujourd’hui, l’école est également en crise en tant qu’institution normative. Plusieurs facteurs se conjuguent :
– La perte de l’autorité enseignante. L’enseignant est passé d’une figure de respect social à un simple prestataire de services ou un passe-temps, constamment remis en question par les familles et les élèves.
– Bureaucratisation et concentration sur les résultats. L’obsession des qualifications et des indicateurs de réussite a supplanté la fonction de formation. Vous vous éduquez pour réussir des examens, pas pour vivre ensemble.
– La reproduction des inégalités. Dans des contextes de marginalité, l’école utopique ne parvient pas à compenser les carences du foyer. Il devient un espace de confinement précaire, mais pas un véritable moteur de mobilité sociale ou de transmission d’un bon sens partagé.
La combinaison d’une famille absente ou inexistante et d’une école non autorisée ou débordante génère un vide réglementaire pour des millions d’enfants et de jeunes.
Le vide institutionnel : qui génère les normes aujourd’hui ?
Nous arrivons ainsi au point clé : il n’existe actuellement aucune institution qui génère des normes suffisamment fortes et légitimées pour créer un sens commun collectif.
Les institutions traditionnelles (famille, école, Église, État) ont perdu leur monopole sur la transmission des valeurs. A leur place sont apparus de nouveaux « éducateurs » qui ne s’intéressent pas au bien commun :
– Les réseaux sociaux et les algorithmes ne génèrent pas de normes de coexistence, mais de consommation. Son « bon sens » est celui de la viralité, de l’immédiateté et de la polarisation.
– Le marché propose un bon sens fondé sur un individualisme possessif : « tu es ce que tu as », « consomme, donc tu existes ». La norme est la satisfaction immédiate du désir.
– Les sous-cultures numériques offrent des microclimats de bon sens, mais ce sont des réalités parallèles et fragmentées qui ne dialoguent pas entre elles et s’épuisent au bout d’un moment.
Ce vide institutionnel est un terrain propice à la désorientation. Sans phare commun, chaque individu dérive, guidé par des impulsions ou les courants algorithmiques les plus forts.
La dictature de l’algorithme et la surinformation (le facteur aggravant du numérique)
La technologie agit sur ce sol fécondé par la pauvreté et le vide institutionnel. Les plateformes numériques créent « l’infrastructure de la distraction ». Leur modèle économique est basé sur l’attraction de notre attention, fragmentant notre capacité de réflexion lente qu’exige un bon jugement.
De plus, les algorithmes ne sont pas conçus pour encourager le consensus ou la retenue. Ils se nourrissent d’émotions négatives – indignation, peur et ressentiment – car elles génèrent davantage d’interactions. Il en résulte une polarisation extrême et la création de chambres d’écho où s’efface l’idée d’une réalité partagée.
Conclusion : peut-on retrouver le bon sens ?
La disparition du bon sens n’est pas un caprice culturel ou une simple mode. C’est la conséquence logique d’un système qui a précarisé la vie, fragilisé les liens humains et délégué l’éducation aux algorithmes.
Retrouver du bon sens implique donc des actions de grande envergure :
Combattre la pauvreté et la marginalité. Car un projet de vie commun ne peut se construire sur le gouffre des inégalités. L’inclusion sociale est la première étape vers l’inclusion normative.
Renforcer et repenser les institutions. Il est urgent de redonner à l’école sa fonction formatrice et de soutenir les familles avec des politiques de conciliation, d’emploi décent et de réseaux communautaires de parentalité. Nous avons besoin d’institutions qui redeviennent des espaces de rencontre et de transmission.
Reconstruire la communauté. Promouvoir des espaces de relations réelles où les gens doivent négocier, se mettre d’accord et coexister au-delà des écrans.
Réguler l’environnement numérique. Exiger des responsabilités des grandes entreprises technologiques, qui agissent aujourd’hui comme des institutions sans assumer aucune des obligations liées à la formation des citoyens.
Mais ce sont des perspectives qui devraient être développées mais qui ont peu de chances de démarrer et d’être consécutives. Notre expérience culturelle nous montre le contraire.
En fin de compte, le bon sens n’est rien d’autre que la sagesse accumulée par une société pour naviguer dans la complexité de la vie quotidienne. Si nous voulons la récupérer, nous devons reconstruire les ponts – matériels, familiaux, éducatifs et sociaux – qui l’ont rendu possible. Sans un socle commun d’expériences, de justice et de normes partagées, le bon sens continuera d’être, comme le dit le dicton, le moins commun des sens.