Le Venezuela

Le 23 janvier | Vladimir Acosta

23 janvier 1958. La date soulève une image. Celui de cette aube explosive, inoubliable pour les habitants de Caracas qui l’ont vécue, heureux et pleins d’espoirs de changement, dans les rues festives et encombrées de Caracas. En eux, ils ont rencontré et embrassé, partageant leur joie, ceux qui pendant des jours avaient affronté les balles de la police dictatoriale lors de grandes marches populaires et qui le matin même ont laissé les sinistres prisons perezjimenista sur les épaules du peuple. Mais les souvenirs et les joies populaires s’effacent lorsque la démocratie proclamée de ce matin-là commence plus tard à laisser derrière elle des promesses non tenues qui conduisent au mensonge et à la répression ouverte. Et avec eux vient le désenchantement frustrant qui génère rejets, protestations et violences.

Le 23 janvier 1958 est une date qui s’estompe aujourd’hui car 64 ans se sont écoulés, pas une mince affaire dans le tourbillon que le monde est aujourd’hui ; parce que ce Venezuela en est un autre ; et parce qu’en tant que date elle oscille encore entre politique et histoire. Trop longtemps pour qu’elle reste politique et trop peu pour qu’elle soit de l’histoire.

A partir du 23 janvier, deux lectures survivent qui, partant de perspectives différentes, semblent opposées, mais qui se complètent. L’un déclare que le 23 janvier était un coup d’État militaire. L’autre qui était le produit d’une révolte populaire. Voyons : était-ce un coup d’État ? Oui, mais c’était bien plus que cela, et d’autres forces clés associées au pouvoir doivent être incluses dans l’analyse. Ou était-ce une grande révolte populaire qui a renversé la dictature de Pérez Jiménez (PJ) ? Non. C’était bien moins que cela, bien que la lutte populaire héroïque de l’époque ait compté dans le résultat. Ce qui n’est pas contesté, c’est que cette date marque une rupture entre ce qui s’est passé au Venezuela en 1957 et ce qui s’est passé dans la nouvelle démocratie bourgeoise qui a commencé en janvier 1958 et ce qui s’y est passé cette année-là. Ainsi, comparer le Venezuela de ces années, 57 et 58, peut être le meilleur moyen de rafraîchir les faits qui nous permettent d’évaluer le 23 janvier comme une rupture politique entre les deux.

La dictature de la PJ s’affaiblit à la fin des années 1950. La politique de guerre froide des États-Unis (UE), qui depuis la fin des années 1940 imposait des dictatures militaires anticommunistes dans presque toute l’Amérique latine, commença à tolérer vers la fin des années 1950 que des gouvernements aussi subordonnés, mais démocratiques de droite, les remplacent. La bourgeoisie la plus riche, alliée à PJ, réduit son soutien car sa politique développementaliste a endetté l’État auprès d’elle et ne voit pas de possibilités de paiement proches, bien que PJ offre de nouvelles concessions pétrolières à Creole. L’Église, l’autre ferme alliée de la dictature, flaire la menace d’une crise et en mai 1957 une Pastorale de l’archevêque de Caracas est lue dans les temples aux fidèles, critiquant timidement l’État, mais réveillant le climat politique endormi et la le gouvernement est sérieusement inquiet. Et le principal, bien qu’il ne sorte pas alors, est qu’une crise militaire commence en interne et que des secteurs et des dirigeants de l’armée, de la marine et de l’aviation commencent à conspirer contre la PJ et à se regrouper secrètement en fonction de leur critique de la dictature, leurs projets de changement et vos ambitions personnelles.

Ancien dictateur, PJ, qui a volé l’élection de 1953 pour être président constitutionnel du pays, doit convoquer une nouvelle élection présidentielle en 1957. En juillet de la même année, il l’annonce, mais décide ensuite de la réduire à un plébiscite. La nouvelle fraude a lieu le 15 décembre et PJ est ratifié comme président. Mais la résistance se renforce tandis que grandit le mécontentement civil et militaire des sourds. Des mois auparavant, dans la clandestinité, une junte patriotique a été créée à Caracas initiée par les partis URD et PCV et rejointe plus tard par Copei et AD. Il y a une grève étudiante à l’UCV et les lycées commencent à bouger.

Mais ce qui a déclenché la crise, c’est le soulèvement de l’aviation le 1er janvier 1958. Il a échoué, mais à partir de là, la crise n’a pas pris fin. Le 10 janvier, les cuirassés de la Marine quittent leurs bases sans autorisation. Le chef d’état-major est démis de ses fonctions et PJ prend le relais. Son mentor politique et le chef de la meurtrière Homeland Security fuient le pays. Il y a des réunions publiques d’intellectuels et de professionnels et des manifestes de ceux-ci sont publiés dans la presse. La Junte patriotique occupe le devant de la scène et appelle à une grève générale le 21 janvier. Des jeunes du PCV et de l’AD organisent la lutte ouvrière dans les quartiers de Caracas. La grève commence le 21 janvier. La dictature déchaîne la répression et il y a des morts et des blessés. Mais la lutte continue et le 22 la grève est vraiment générale. Et tandis que PJ hésite entre massacrer le peuple ou négocier, la crise militaire contre sa dictature explose. Le haut commandement des 3 forces, réuni le 22 janvier à minuit à l’École militaire, crée un conseil d’administration présidé par Wolfgang Larrazábal qui le contraint à démissionner et à fuir. Et au petit matin qui suit, la junte prend le pouvoir en promettant la démocratie, la fin de toute répression et le rétablissement des libertés et des droits démocratiques. C’est l’aube du 23 janvier.

Ce que la grande marche de ce jour exige, c’est que les deux soldats les plus réactionnaires quittent la junte, et qu’ils y parviennent. Mais ce qui s’en vient, c’est la montée de la bourgeoisie et l’assujettissement de la gauche à elle. Deux chefs d’entreprise remplacent les militaires déplacés du conseil d’administration. Ils viennent recouvrer la dette de l’Etat. Les dirigeants des trois grands partis sont toujours à New York, où ils ont déjà proclamé un pacte unitaire. Ils le ratifient et rentrent au pays, Villalba, Caldera et Betancourt, tous en quête de pouvoir. Un groupe d’intellectuels indépendants rejoint la Junte patriotique, l’élargit et la transforme en un organisme inoffensif. Ensuite, ils créent un match, Intégration républicaine, et l’un d’eux se trouve présider le Conseil patriotique. Le conseil d’administration crée un plan d’urgence pour lutter contre la pauvreté des masses. Mais ce qui s’en vient et devient une priorité pour les forces politiques, bourgeoises ou populaires, c’est de préparer des élections et de faire échouer de nouveaux coups d’État militaires, tous issus de l’extrême droite. En juillet, le ministre de la Défense se soulève et est battu par une immense manifestation populaire qui sauve la Junte. Cette victoire génère l’appel l’esprit du 23 janvier, qui étant nécessaire est aussi manipulateur et entraîne la gauche à suivre docilement la bourgeoisie déjà au pouvoir. De nouveaux coups d’État sont défaits de la même manière et le panorama électoral est défini. Les 3 partis veulent le pouvoir, mais pour ne pas répéter les affrontements qui ont conduit au coup d’État de 1948, ils renouvellent le pacte de New York et se réunissent à « Punto Fijo », le cinquième de Caldera, parfait et signent ce nouveau pacte en octobre, auquel ils s’additionnent tous, même le PCV exclu.

Les élections ont lieu en décembre. Caldera est à nouveau candidat pour Copei, Betancourt pour AD et Larrazábal, qui démissionne de la Junte, pour l’URD et le PCV, dont il accepte sans engagement les votes. Larrazábal balaie Caracas, qui rejette Betancourt, mais ce dernier, avec le soutien massif de l’intérieur, sort vainqueur et comme le nouveau président, cette fois élu, s’engage à respecter le pacte Punto Fijo : gouvernement d’union et programme minimum commun.

En bref, à l’exception de réalisations telles que l’autonomie universitaire, le résultat du 23 janvier et de cette lutte populaire qui a contribué à y parvenir et à sauver le conseil d’administration de cette séquence de coups d’État, est l’imposition du pacte Punto Fijo et le triomphe électoral. de Bétancourt. Ainsi, depuis 1959, une autre lutte populaire a commencé contre son autoritarisme et contre la riposte policière virulente avec laquelle elle répond au peuple et à ses revendications.

Il est entendu que le 23 janvier 1958 est une date que le peuple a tendance à oublier, car les bénéficiaires de sa lutte ont été la droite répressive et la bourgeoisie capitulante.

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