La reconstruction économique du Venezuela dépend de la reprise de son industrie pétrolière. Cela semble logique dans une économie qui a toujours vécu autour du pétrole brut. Mais cette réalité est aussi le piège qui a bloqué les progrès du Venezuela à chaque cycle d’expansion. Aujourd’hui, avec l’hypothèse d’une tutelle américaine sur le processus politique et économique, et avec le président Donald Trump encourageant une réactivation pétrolière avec une participation particulière des grandes entreprises américaines, il est important de noter qu’il n’y a pas de reconstruction pétrolière durable sans reconstruction institutionnelle. Et il est clair que la seconde solution est plus difficile que la première.
Les représentants vénézuéliens l’ont exprimé avec force. Pour Ricardo Hausmann, professeur à l’Université Harvard, la paix et la prospérité du Venezuela dépendent du rétablissement de la démocratie et de la reconstruction des institutions, et non d’un « raccourci » pétrolier. Son argument central n’est pas idéologique, mais économique : la ressource génère des revenus, mais elle peut également intensifier la corruption, la captation de l’État et la fragilité macroéconomique si la politique ne garantit pas la crédibilité. Francisco Monaldi, expert en énergie à l’Université Rice, est d’accord sur le terrain opérationnel : la récupération de la production nécessite du temps, des capitaux massifs et des conditions contractuelles crédibles. Il est clair que les entreprises examineront la stabilité politique et le cadre contractuel avant de s’engager, même si « l’appétit géopolitique » augmente.
Et c’est là que la réalité commence à s’installer : la reprise du pétrole pourrait être longue. L’industrie vénézuélienne doit reconstruire un réseau complet comprenant, entre autres, raffineries, pipelines, stockage et contrôle opérationnel. Selon les experts, une augmentation d’un million de barils par jour pourrait nécessiter environ 100 milliards de dollars d’investissements. Autrement dit, même avec la tutelle, les licences, les garanties politiques et la technologie des États-Unis, aucun changement ne se produira à court terme. L’Agence internationale de l’énergie a prévenu qu’une augmentation de la production au Venezuela générerait des bénéfices limités à court terme, précisément en raison de la dégradation des infrastructures et de la nécessité d’investissements soutenus.
Combien de temps faudrait-il au Venezuela pour retrouver les niveaux pré-chavistes ? Selon les experts, une décennie ou plus dans un scénario optimiste. Car, même si le pétrole passe de 0,8 à 1,0 million de barils par jour (b/j) à 2 millions de b/j, le pays ne reviendra pas automatiquement à son ancienne capacité d’État. Il lui faut réinstitutionnaliser la justice, les dépenses publiques, la qualité de la réglementation, la gouvernance et un marché du travail formel. Et cela a son propre « temps de maturation », qui descend rarement en dessous de 8 à 12 ans dans les reconstructions en profondeur.
La leçon à retenir est que le « socialisme du 21e siècle » n’a pas échoué uniquement à cause d’une administration perverse ; Il a échoué parce qu’il a remplacé les institutions par le rentisme et la capture politique. Au lieu de construire un État de contribuables, il a créé un État client qui persiste encore. Dans des économies comme celle du Venezuela, lorsque le prix du pétrole chute ou que la production s’effondre, une dure réalité apparaît : des subventions non durables, une corruption structurelle, une dépendance extérieure et des citoyens non protégés. Le Venezuela est un cas extrême, mais la logique est exportable : tout modèle qui croit que « la justice sociale est un tonneau bien distribué » finit par devenir fragile, polarisé et, en fin de compte, autoritaire.
Malgré tout ce qui précède, la tutelle américaine ne garantit pas les changements qu’exige le pays des plaines. La situation actuelle suggère, pour l’instant, que Washington ne cherche pas seulement à stabiliser : il cherche à contrôler et à capter le flux de pétrole en tant qu’axe stratégique hémisphérique. Cela pourrait entraîner un risque géopolitique évident, car lorsque la reconstruction est conçue comme une tutelle, la marge de souveraineté économique est réduite. Trump a suggéré qu’« il sera décidé quelles entreprises entreront » et a poussé à des investissements massifs. Mais le marché lui-même met en garde contre les limites : les promesses d’investissements de plusieurs millions de dollars seront conditionnées à la mise en œuvre de réformes profondes et à la mise en place, au minimum, d’un régime de protection des investissements et de règlement des différends. Le futur programme est complexe et nécessitera une forte volonté politique et d’énormes ressources financières.
La réponse couvre trois domaines : l’énergie, les migrations et la géopolitique économique. Tout d’abord, l’énergie. Si le Venezuela parvient à accroître ses exportations, l’effet sur les prix mondiaux serait progressif, mais cela pourrait atténuer les écarts importants en matière de pétrole brut et assurer la stabilité des marchés régionaux. Pour le Pérou, cela implique quelque chose de concret : moins de volatilité dans l’approvisionnement en carburant.
Deuxièmement, la migration. Si le Venezuela retrouve l’emploi, la sécurité et les services, il peut modifier le flux migratoire régional. Et cela est important car les migrants vénézuéliens font déjà partie du tissu économique péruvien : d’ici 2024, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que leur contribution au Pérou atteindrait environ 530 millions de dollars. Si le flux ralentit ou s’inverse partiellement, le Pérou pourrait ressentir des changements dans l’offre de main-d’œuvre, l’informalité et la consommation. Ce sera un processus progressif.
Troisièmement, la géopolitique. Un Venezuela rouvert sous l’ascendant américain consoliderait une nouvelle politique de « chantier stratégique » dans l’hémisphère occidental. Pour le Pérou, le risque n’est pas seulement diplomatique ; C’est économique. Une région où les États-Unis interviennent à nouveau directement dans les ressources et les revenus peut générer des opportunités (stabilité, investissements), mais aussi des tensions (conditionnalité, alignements, pressions sur les politiques internes).
En bref, la reconstruction du Venezuela avec la présence des États-Unis peut débloquer les investissements et accélérer le démarrage du pétrole, mais l’horizon du retour aux niveaux pré-chavistes sera, dans le meilleur des cas, une décennie de réformes soutenues. La véritable leçon pour le Pérou – et pour l’Amérique latine – est que les pays ne se reconstruisent pas avec le rentisme et l’autoritarisme, mais avec des institutions solides, et avec moins de démogagie et de populisme.