Le Brésil

Livre apporte un nouveau regard sur la pensée de Benjamin Constant – Jornal da USP

L’ouvrage montre un auteur soucieux de la tension entre le respect de la loi et la défense du régime représentatif

par Luiz Prado

 »Si Constant est un auteur qui devrait nous intéresser, c’est moins parce qu’il présenterait des solutions directement applicables aujourd’hui et plus parce qu’il a remarqué le problème et, de cette façon, nous amène à nous poser des questions à ce sujet », dit Felipe Freller , auteur de Quand devez-vous décider – Photomontage de Revue USP avec des images de Wikimedia Commons et Pixabay

Benjamin Constant (1767-1830) est considéré par beaucoup comme l’un des « pères fondateurs » du libéralisme politique. Ayant vécu et travaillé dans une France qui fut le théâtre de la Révolution de 1789, de l’ascension et de la chute de Napoléon Bonaparte et de la Restauration des Bourbons, il produisit son œuvre théorique secouée par les défis et les contradictions de la politique pratique, traversée par les républiques, les empires et les constitutions. monarchies. Jusqu’à présent, la défense sans concession de la liberté individuelle et la condamnation de l’arbitraire des gouvernants étaient les dimensions les plus explorées de sa production.

Le livre Quand il faut décider : Benjamin Constant et le problème de l’agence, de Felipe Freller, n’entend pas démonter les interprétations classiques du penseur franco-suisse, mais offrir une vision plus prismatique de ses idées. Pour cela, il ajuste le focus sur un aspect peu étudié dans l’œuvre de Constant : le traitement par l’auteur de la question de l’arbitraire en politique, la prise de décisions qui ne suivent pas la lettre de la loi.

Le livre est le résultat de la thèse de doctorat de Freller, soutenue en 2020 au Département de science politique de la Faculté de philosophie, lettres et sciences humaines (FFLCH) à l’USP et à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), en France , en convention de double diplôme, avec une bourse financée par la Fapesp, sous la direction du Professeur Eunice Ostrensky et la co-direction de Fréderic Brahami. En 2021, le travail a été récompensé par le Grand Prix CAPES de Thèse Oscar Niemeyer dans le domaine des sciences humaines, en plus d’avoir reçu une mention honorable dans la 10e édition du USP Thesis Highlight Award, dans le domaine des sciences humaines.

Felipe Freller – Photo : Reproduction/UFBA

Selon Freller, grâce à des textes tels que La liberté des anciens face aux modernes (1819), Constant entre dans le canon de la pensée politique en tant que théoricien de la liberté moderne. Ce serait l’espace dans lequel les individus peuvent agir sans ingérence arbitraire de l’autorité, la modernité étant le domaine de l’autonomie individuelle. Les interprètes de Constant ont mis l’accent sur cette liberté individuelle et ses conditions politiques – l’État de droit, l’État de droit et la limitation de la souveraineté.

Dès les années 1980, cependant, les études sur l’auteur ont commencé à comprendre cette liberté individuelle liée à un idéal démocratique de participation politique et d’engagement citoyen, dit Freller. Cet idéal serait, justement, une des conditions préalables de la liberté individuelle. C’est dans cette tradition que se situe le livre récemment paru, qui dirige son regard vers ce que Freller appelait le problème de l’agentivité.

Terme intrinsèquement péjoratif, l’arbitraire renvoie à l’idée d’un pouvoir illimité, au-dessus des lois, tyrannique et despotique. Dans les analyses précédentes, la volonté chez Constant n’était comprise que comme un objet de critique, niée en principe comme un processus qui conduirait à la tyrannie. Avant lui, explique Freller, c’était presque un consensus dans la pensée politique que, dans des situations exceptionnelles, les lois pouvaient perdre leur validité et qu’un certain degré d’arbitraire devenait nécessaire. Constant est généralement considéré comme un auteur qui nie cela et reconnaît la loi générale et impersonnelle comme la seule autorité.

« Ce n’est pas que je nie la préoccupation de Constant pour l’État de droit et sa critique de la discrétion », commente Freller. « Mais j’essaie de dire que, dans mon interprétation, il s’est rendu compte, au fil du temps et à la lumière d’événements traumatisants, qu’il y a des situations dans lesquelles une certaine discrétion est nécessaire dans l’expérience politique. Ce n’est pas un simple refus, mais face à une question : comment intégrer la volonté sans qu’elle dégénère en tyrannie ?

Constant n’offre pas de solution définitive au problème, dit Freeller. L’auteur lui-même a reconnu que la tendance inévitable de l’agence est de devenir tyrannique. Cependant, tout au long de sa production, il a développé des idées et des propositions qui intéressent toujours la théorie politique face à l’incomplétude de l’État de droit. C’est le cas, par exemple, du pouvoir neutre, une tentative d’intégrer la discrétion dans le système institutionnel de manière contrôlée. Une idée largement acceptée au XIXe siècle, figurant même dans la Constitution brésilienne de 1824 sous le nom de Poder Moderador.

Tout au long de sa production, d’autres développements sur la question ont également émergé, comme le commente Freller. « Constant généralisait le problème de l’arbitrage, ne se contentant pas de l’attribuer à un pouvoir constitutionnel précis. Il poursuit en réfléchissant à la manière dont l’agence doit être généralisée dans le corps politique. Ainsi, explique Freller, Constant considérait que les individus ordinaires, qu’ils aient ou non des rôles dans l’application de la loi, devraient avoir la capacité de décider de la justice de la loi elle-même. « Ils ne peuvent pas être de simples forces de l’ordre automatiques, ils doivent avoir un pouvoir de décision, car l’application automatique de la loi elle-même est un danger, que ce soit dans le cas de lois injustes, ou dans le cas de lois qui, même si elles sont justes, seraient injustes de par leur nature, leur application à un cas particulier.

En tout cas, poursuit Freller, ce que fait l’auteur franco-suisse est plus de poser des problèmes que d’offrir des solutions, réaffirmant qu’il n’y a pas de solution définitive pour garantir les libertés individuelles dans un gouvernement représentatif. « Ce qu’il dit, c’est que la perte de liberté est possible par l’application même des lois et, en ce sens, le rôle de l’arbitrage doit être reconnu », explique-t-il. « Plus qu’une solution au problème de savoir comment empêcher la volonté de devenir tyrannie, ce que dit Constant, c’est qu’il faut reconnaître le rôle incontournable de la volonté et être conscient du danger de sa transformation en tyrannie. Mais lui-même ne peut être totalement exclu, car les lois ne suffisent pas à garantir la liberté.

Ce repositionnement du regard sur l’œuvre de Constant, selon Freller, s’est structuré à partir de la tentative de comprendre la pensée de l’auteur comme mise à rude épreuve par la manière dont Constant a reçu et intervenu dans les événements politiques de son temps. Freeller a cherché à voir l’auteur comme quelqu’un qui postule des problèmes basés sur sa propre expérience historique, plutôt que de le voir comme un penseur qui aurait une doctrine cohérente.

L’approche de Freeller est innovante parmi les chercheurs de Constant. C’est qu’il propose de voir la relation entre théorie et changements de position dans la trajectoire de l’auteur franco-suisse sans chercher à justifier les contradictions ou à les nier. Ayant participé activement à la vie politique française, Constant s’est retrouvé tantôt à défendre, tantôt à critiquer les gouvernants et leurs actions, recevant même le surnom de « l’inconstant Benjamin » par ses détracteurs contemporains.

Parmi ses bouleversements politiques figurent la défense et le rejet ultérieur du coup d’État du 18 Frutidor , qui a eu lieu en 1797 sous le gouvernement du Directoire , dans lequel le coup d’État républicain tente de contenir une menace contre-révolutionnaire au sein du gouvernement représentatif lui-même. Et aussi la relation avec Napoléon : bien que Constant le considère d’abord comme un tyran usurpateur, l’auteur viendra contribuer à l’élaboration de la Constitution de son gouvernement de 100 jours.

Même si Constant lui-même a toujours essayé de contrer les critiques, explique Freller, justifiant que son allégeance n’était pas à un homme ou à un parti, mais à des principes politiques, son image était marquée comme celle d’un homme politique volage. Pour rendre compte de cela, la littérature contemporaine a développé deux explications. La première a essayé de montrer qu’au fond, il n’y avait pas d’incohérence dans leurs changements de position. La seconde reconnaissait ce décalage entre théorie et pratique, mais affirmait que ses actions seraient plutôt des déviations biographiques, explicables par la psychologie ou même la politique, sans apports majeurs à sa théorie.

Freller, dans son livre, ne cherche pas à nier ce casse-tête entre pensée systématique et changement de position. Au lieu de cela, il essaie de prendre les positions de Constant plus au sérieux. « J’essaie de montrer qu’il y a bien des tensions, qu’il n’y a pas d’application simple et cohérente de la théorie à la pratique. Ce n’est pas simplement quelque chose d’extérieur à la théorie, c’est quelque chose qui a des répercussions sur la théorie.

Dans le cas du coup d’État du 18 Frutidor, poursuit Freller, Constant a été contraint de réfléchir à la manière dont il serait possible de réaliser quelque chose d’analogue à ces coups d’État nécessaires à la défense de la liberté – puisque des groupes politiques ennemis de la liberté peuvent venir au pouvoir selon les règles mêmes du jeu du régime représentatif – sans recourir à un coup d’État violent. « La théorie jusqu’alors niait totalement la volonté et, dans la pratique, il est obligé de l’embrasser, même si c’est de manière ponctuelle. Cela conduit la théorie à devoir donner des réponses. Ce que j’essaie de montrer, c’est qu’il ne s’agissait ni d’une simple application de la théorie ni d’un événement extérieur à la théorie, mais de quelque chose qui a amené Constant à réfléchir à ce problème : comment intégrer l’agentivité de manière non tyrannique.

La critique de Constant selon laquelle les lois ne suffisent pas à garantir les libertés pourrait être considérée comme une indication de son adhésion au libéralisme et une critique du républicanisme. Alors que les républicains penseraient la liberté comme constituée des lois, Constant verrait la liberté dans le domaine du privé. Freeller, cependant, essaie de penser la question d’une manière différente.

« À mon avis, ce n’est pas que Constant soit contre l’État de droit », explique-t-il. « Il s’agit moins de se demander si Constant s’oppose ou non à cet empire et de le penser comme quelqu’un qui en souligne et en montre les insuffisances et les limites sans pour autant le rejeter. Ou plutôt, toujours le défendre. Ainsi, pour Constant, le jugement critique des citoyens est nécessaire pour que les lois ne soient pas appliquées aveuglément et tyranniquement. « Fondamentalement, son gros pari est sur la force d’une citoyenneté critique et d’une opinion publique florissante qui est forcée de prendre des décisions qui ne sont peut-être pas fondées sur les lois. »

Une discussion qui reste d’actualité et trouve terre au Brésil en 2022. Selon Freller, Constant est intéressant de penser le pays dans cette double dimension de la critique de l’arbitraire et des manières dont il peut être intégré au système politique. « Il nous alerte sur les dangers de toutes les tentatives de déroger à la loi, même avec de bons objectifs », commente-t-il, rappelant la discussion suscitée par l’opération Car Wash sur le conflit entre la punition des criminels et la déviation des garanties légales.

Par ailleurs, la menace contre la démocratie elle-même est un autre sujet sensible pour l’analyse de l’auteur franco-suisse, puisqu’il a lui-même vécu les événements qui ont abouti au coup d’État du 18 Frutidor, une tentative d’évincer les groupes contre-révolutionnaires du pouvoir. Constant offre l’idée que le régime représentatif peut être subverti de l’intérieur lorsque des groupes opposés à ce régime politique remportent les élections. « Constant montre que le simple rouage institutionnel du régime constitutionnel et représentatif est insuffisant pour faire face à cette menace. Il doit y avoir une intervention autre que la simple application de la loi.

Couverture du livre – Photo : Publicité

C’est l’exhortation des citoyens à ne pas abdiquer la vigilance critique vis-à-vis des pouvoirs en place et à ne pas faire aveuglément confiance au fonctionnement automatique du régime représentatif. « Tous ces moyens par lesquels Constant nous dit que l’application de la loi est insuffisante pour arrêter les dangers pour l’ordre constitutionnel et représentatif sont courants », réfléchit Freller. « Je dirais que c’est exactement ce que nous vivons au Brésil, avec un gouvernement d’extrême droite qui n’a pas définitivement rompu avec le cadre légal de la démocratie et de l’État de droit, qui joue dans le jeu démocratique lui-même. Arrêter les dangers que pose ce type de gouvernement implique, bien sûr, l’application de la loi, mais ce n’est pas tout. Elle implique à la fois la sphère institutionnelle et la sphère de la mobilisation de l’opinion publique et des citoyens, elle implique des prises de décision et des appréciations des contingences politiques que la simple application du cadre légal ne peut pas gérer », souligne-t-il.

Quand il faut décider : Benjamin Constant et le problème de l’agence, par Felipe Freller, Editeur Appris, 322 pages, R$ 66.00.

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