Nous sommes tellement convaincus que nous avons tort

Nous vivons sous le charme. Ce n’est pas magique, mais bien plus puissant : c’est rationnel, cartésien, profondément introjecté. Nous croyons qu’il existe un monde extérieur, objectif, indépendant de nous, et que notre esprit est un miroir, parfois fidèle, parfois déformé, qui doit le refléter puis le manipuler. Cette certitude, que notre culture considère comme incontestable, est exactement l’erreur dont parle le titre : nous sommes tellement convaincus que nous avons tort.

Ce que des milliers de mystiques, des Upanishads au soufisme, de l’idéalisme radical à certains courants de la physique quantique, ont souligné que cette séparation est une fiction. Nous ne sommes pas en dehors de la réalité en la regardant depuis une fenêtre. Nous sommes la réalité elle-même qui se génère par la pensée. La pensée ne représente pas la réalité : elle la réalise.

Le grand anthropologue de l’imaginaire Gilbert Durand nous a appris que la culture occidentale a privilégié le « régime diurne » de l’image : celui de la séparation, de la verticalité, de la lutte contre le devenir, du contrôle. Ce régime nous faisait croire à un sujet pur face à un objet brut. Mais Durand nous a aussi montré que le « régime nocturne » – celui de l’intimité, du cycle, du retour, de la génération – est également constitutif de l’être humain.

Nous l’avons réprimé, et avec lui nous avons réprimé l’évidence la plus évidente : que le monde est tissé de nos actes de perception et de pensée.

« L’imaginaire n’est pas une déviation de la perception, mais plutôt le creuset lui-même où se forge le réel pour l’homme. » Gilbert Durand.

Edgar Morín, de son côté, nous met en garde depuis des décennies contre la « raison mutilée ». Sa pensée complexe porte un coup dur à la raison classique : nous ne pouvons connaître la réalité sans être à l’intérieur d’elle, sans faire partie de ce que nous connaissons. Pour Morín, la séparation sujet-objet est une abstraction utile pour certaines expériences de laboratoire, mais une catastrophe épistémologique lorsqu’on la convertit en vision du monde.

« La connaissance qui ne se reconnaît pas comme produisant la réalité est une connaissance aveugle. » Edgar Morín, La méthode.

Si la pensée génère la réalité, alors l’erreur de se croire séparés n’est pas seulement une erreur théorique : c’est une erreur pratique aux conséquences dévastatrices. Car si nous croyons être séparés, nous nous sentons autorisés à manipuler, dominer, exploiter. Ainsi, nous avons dévasté des écosystèmes, construit des économies extractives et habité nos relations comme si l’autre n’était qu’un autre objet.

Il n’est pas nécessaire de recourir à des traditions exotiques. Maître Eckhart lui-même, au XIVe siècle, disait : « L’œil avec lequel je vois Dieu est le même œil avec lequel Dieu me voit. » L’Advaita Vedanta le résume : « C’est vous. » Il n’y a pas de « cela » séparé du « vous ». La réalité n’est pas quelque chose qui attend que nous nous adaptions : c’est quelque chose qui émerge avec nous, à travers nous, à chaque instant de conscience.

Mais notre rationalité diurne – celle qui mesure, pèse, classe et croit avoir tout expliqué – se sent mal à l’aise avec cette idée. Il le rejette parce qu’il ne peut pas le vérifier avec ses méthodes. Cependant, comme le souligne le physicien et mystique David Bohm, la pensée qui croit pouvoir piéger la réalité dans des concepts est comme une carte qui oublie qu’elle est une carte et se crée un territoire.

Et il y a là une confusion qu’il convient de dissiper. Dire que la pensée génère la réalité, ce n’est pas tomber dans le vulgaire solipsisme (« tout est mon fantasme »). Il s’agit de souligner que la réalité est un événement relationnel : il n’y a pas de monde en soi indépendant de tout regard, mais il n’y a pas non plus de regard sans un monde qui le soutient. La pensée n’est pas une cause extérieure qui fabrique des objets à partir de rien ; C’est le processus même par lequel la réalité prend conscience d’elle-même.

Comme dirait Maurice Merleau-Ponty, le monde est « ce que l’on perçoit », mais la perception est déjà une participation active. Il n’y a pas de données sensorielles pures avant la signification. Le sens est constitutif du réel. Et le sens est pensé.

Si nous croyons être séparés, la seule attitude « intelligente » semble être l’adaptation : connaître les lois du monde extérieur pour leur obéir ou les modifier en notre faveur.

Mais cette position fait de nous des stratèges d’une réalité étrangère, jamais des co-créateurs d’une réalité partagée. Le prix est une anxiété chronique (parce que nous ne nous adaptons jamais vraiment) et de la violence (parce que nous forçons le monde à s’adapter à nos plans).

La proposition mystique – et aussi celle d’une épistémologie complexe – est radicalement différente : si la pensée génère la réalité, alors la responsabilité est énorme. Il ne s’agit pas de s’adapter à un monde tout fait, mais de participer consciemment à la création du monde. Chaque pensée n’est pas un commentaire sur la réalité : c’est un pli dans le tissu de la réalité.

Nous sommes tellement convaincus que nous avons tort. La conviction est l’obstacle. Croire que la séparation est un fait et non une construction culturelle et historique. Croire que la raison diurne a le monopole de la réalité. Croire qu’il est plus sage de s’adapter que de créer.

Se réveiller de cette erreur n’est pas facile, car cette erreur relève du bon sens. Comme le souligne Gregory Bateson, le problème le plus grave de notre civilisation est « l’épistémologie de la séparation » : croire que nous sommes un soi contre un monde de celui-ci. Tant que nous maintiendrons cette croyance, nous continuerons à nous tromper. Non pas par manque de données, mais par excès de conviction.

Le désenchantement moderne n’est pas seulement une erreur épistémologique, mais une blessure dans la perception elle-même. Comme l’a souligné Morris Berman, la science moderne nous a appris un geste fatal : pour connaître le monde, il faut d’abord s’en éloigner, le réduire à un mécanisme inerte et le vider de toute subjectivité. Le résultat de cette opération est ce qu’il appelle le « désenchantement du monde » : un paysage où règnent « l’administration de masse et la violence effrénée », où les emplois sont idiots, les relations vides et la vie politique absurde. Face à ce vide, Berman ne propose pas un retour naïf à un animisme prémoderne, mais plutôt un « réenchantement » fondé sur la physique quantique, démontrant que la séparation entre observateur et réalité est scientifiquement insoutenable. Face à la raison mutilée dénoncée par Morín, Berman nous rappelle que retrouver la magie du monde n’est pas un luxe poétique, mais la condition même d’une véritable écologie et d’une culture qui puisse se rapporter à la Terre de manière douce et autonome.
L’invitation est donc d’essayer une autre position : habiter la réalité comme quelqu’un qui sait que ses pensées tissent la même tapisserie dont elle fait partie. Arrêtez de nous croire spectateurs et reconnaissez-nous comme participants. Non pas pour mieux manipuler, mais pour générer avec plus de lucidité et plus d’amour.

Car finalement, comme le disaient les mystiques et la physique quantique et certains poètes le répètent aujourd’hui : il n’y a pas d’extérieur. Il n’y en a jamais eu. Seulement, nous étions tellement convaincus du contraire que nous ne pouvions pas le voir.